SIDA en Afrique : Les vérités de Chantal Londji Dang
[ Author Unknown/Auteur inconnu | African Tribune Africaine, novembre 2004 ]
Cantal Londji Dang est une canadienne d’origine camerounaise. Elle est arrivée au Canada en 1984 pour poursuivre ses études et réaliser son rêve d’enfance de devenir journaliste. Plus tard, Chantal est frappée par le clivage entre la vie occidentale et la misère des femmes africaines. Elle décide alors en 1999 de créer la Fondation Madeleine Sanam, qui est un organisme à but non lucratif. Son but est d’aider les femmes à acquérir une indépendance financière et de pouvoir ainsi contrôler leur santé. Chantal a accepté de nous parler de la fondation dont elle est aujourd’hui présidente et de son engagement en tant que féministe.

African Tribune Africaine: Bonjour Chantal, peux-tu nous présenter la Fondation Madeleine Sanam?

C.L. Dang: Tout d’abord, j’ai donné le nom de Madeleine Sanam parce que Madeleine était une ardente défenseuse de la liberté des femmes. C’était une femme qui a beaucoup aidé les femmes à se faire avorter. Aujourd’hui je suis fière de le dire à haute voix. Elle se disait qu’on ne peut pas favoriser au nom de la religion, la naissance d’un enfant pour recréer un cercle de pauvreté. Les femmes pauvres qui n’ont pas de moyens n’ont pas droit de mettre au monde des enfants qui demain seront dans la même situation que leurs parents. Elle pensait qu’une femme avait droit de choisir de mettre au monde un enfant ou de choisir de mettre fin à sa vie, non pas comme un acte criminel, mais pour sauver cet enfant d’être dans le même cercle vicieux. Les femmes qui sont abusées sexuellement ont droit de se faire avorter.

La Fondation Madeleine Sanam a pour mission l’émancipation et le développement des femmes africaines, ça veut dire que les femmes africaines puissent être indépendantes financièrement et puissent contrôler leur santé. Lors de mes différents voyages internationaux, j’ai été frappe par la pauvreté des femmes. J’ai vu à quel point la pauvreté affectait leur rendement sur le plan agricole, sur le plan du commerce de détail. En plus elles ont de grosses familles, ells manquent de pilules contraceptives. Beaucoup de femmes me disaient Chantal «si on avait l’argent, c’est sûr qu’on rentabiliserait notre commerce, nos enfants iraient à l’école...» et même, il y avait des femmes qui vivaient dans un contexte de polygamie et de violence physique qui disaient Chantal : «si on avait de l’argent, on aurait quitté cet imbécile depuis des années, on est là pour nos enfants.»

A.T.A.: C’est donc ce qui t’a inspiré la création de la fondation?

C.L. Dang: Je me suis dite comment puis-je répondre aux besoins de ces femmes moi-même impuissante. Est-ce que donner de l’argent serait la solution? J’ai entrepris une recherche et j’ai évalué les causes de l’échec des différenetes tentatives antérieures. Alors je me suis rendue compte que les déterminants en sont la cause. Ce qu’on appelle déterminants ce sont les racines qui créent le climat propice à la pauvreté : le contexte culturel et social dans lequel nous vivons donne très peu de privilège aux femmes. Il y a les déterminants de la santé qui sont la pauvreté, le statut social, la culture, le sexe (quand je dis sexe j’entends gender en anglais ou l’égalité des sexes), l’accès à l’éducation, l’accès à la santé. Ce sont les six déterminants que j’ai identifiés que, lorsqu’ils ne sont pas en place, les femmes vont rester dans la pauvreté. Il y a aussi un autre fléau qui fait ravage en Afrique, c’est le SIDA. Aujourd’hui, c’est devenu une pandémie, en plus les femmes sont les plus exposées. J’ai fait le lien entre le SIDA et la pauvreté. Je me suis demandée ce qui est majeur entre les deux et bien évidemment c’est la pauvreté! Alors je me suis dite, quand une femme est pauvre, elle est plus exposée à la dépendance, à demander à un homme. Elle est plus vulnérable, plus exposée à faire de la prostitution. J’entends par cela avoir du sexe en échange de l’argent. Pour que les femmes atteignent l’autosuffisance ça prend des outils pour être entrepreneure. Quand elles seront entrepreneures, elles pourront contrôler leur santé; ça veut dire un plus de revenus, accès à une meilleure éducation, accès aux soins de santé. Ça leur donnerait le pouvoir de dire «non!». La situation est tellement désastreuse en ce moment. Les femmes n’ont pas le pouvoir de négocier le «safe sex» (rire) en français ce serait le port du condom d’un homme. Ici au Canada, une femme impose le condom. Mais en Afrique les conditions ne sont pas là. Il faut négocier avec le conjoint, il faut adopter un autre langage, une autre stratégie, les femmes sont tellement désemparées, tellement acculées au mur.

A.T.A.: Je veux ramener la causerie à la communauté africaine du Canada. Penses-tu que les femmes africaines qui vivent ici ont les mêmes problèmes que celles restées en Afrique? Comment trouvez-vous la relation hommes-femmes africains ici? Avons-nous les mêmes problèmes de sexe et de SIDA?

C.L. Dang: C’est sûr que pour la femme africaine ou l’homme africain qu’évolue au Canada, l’environnement n’est plus le même. Dans le contexte canadien, les enfants jouent un rôle majeur. Les enfants apprennent leurs droits à l’école. Les droits qui rentrent en ligne de compte sont l’églité des sexes, un droit qui ne rentre pas du tout en ligne de compte dans le langage africain. Il faut que la femme travaille, alors qu’en Afrique elle peut ne pas travailler dépendamment des revenus du conjoint. Elle est en dehors du foyer, les enfants vont à l’école, parfois ils reviennent et ils sont laissés seuls parce que les moyens ne permettent pas d’avoir une gardienne. Ce qui fait que les enfants apprennent d’eux-mêmes. Ça change la dynamique d’une famille par rapport à la famille qu’on a connue. Une femme africaine qui se retrouve dans un contexte de violence conjugale, parce que l’homme essaie de forcer, c’est sûr que ça ne marche pas.

A.T.A.: Du fait que nos hommes africains veulent encore la manière africaine du mariage et que les femmes préfèrent la manière canadienne avec beaucoup de aquo;droitsaquo;, est-ce que ça justifie pourqoi les africains préfèrent chercher les femmes en Afrique plutôt que d’épouser celles d’ici?

C.L. Dang: Je ne peux pas parler pour toutes les femmes africaines, je n’ai pas de statistique. Mais la tendance est à la séparation. Il y a beaucoup de couples qui résistent à tous ces changements socioculturels auxquels ils ne sont pas habitués, ils divorcent ou se séparent. Le facteur des enfants peut rentrer en ligne de compte, le couple n’a pas la même façon d’élever les enfants. Les enfants ont un pouvoir parfois parce qu’ils parlent la langue et les parents ne la parlent pas; et ils doivent jouer les interprètes lors d’une visite chez le médecin par exemple. Puis le contexte dans lequel nous vivons est tel que le système contrôle tout. La police intervient dans un couple et enlève les enfants pour ce qui pour nous est normal. On a été battu, on n’en est pas mort!

A.T.A.: Que dis-tu des femmes africaines ici qui aimeraient plutôt vivre comme en Afrique, c’est-à-dire accoucher, accepter cette domination de l’homme; Cet homme puissant et imposant, «l’homme africain» tout court.

C.L. Dang: C’est une question très delicate, je ne peux pas me mettre dans la peau d’une femme qui accepte se faire dominer. Il y a des femmes pour qui donner la vie est une forme de pourvoir, le pouvoir d’être mère, d’éduquer, de faire des choses valorisantes. Il y en a qui pensent que par preuve d’amour, il ne faut pas qu’elles contredisent leur conjoint. Au-delà des valeurs et de la culture chaque femme a une démarche personnelle.

A.T.A.: Quel est le modèle type de femme que
la fondation promeut?

C.L. Dang: La fondation veut des femmes indépendantes. Les femmes qui, à la fin du mois, ne vont pas tendre la main au mari. Tendre la main enlève la dignité à une femme. Quand une femme peut s’offrir tout ce qu’elle veut elle-même, ça lui donne de la dignité, du pouvoir parce que l’argent c’est un instrument de pouvoir; le pouvoir de dire «non» qu’elle n’est pas d’accord.

A.T.A.: La fondation fait de plus en plus la formation HIV/SIDA, peux-tu nous en parler?

C.L. Dang: La situation est catastrophique, j’utilise peut-être des mots sensationnels; et le SIDA voyage. Les gens voyagent pour toutes sortes de raisons et transportent avec eux le virus du SIDA. Juste une affaire extra maritale dans un voyage d’affaire ou peu importe...et on peut ramener le SIDA. Nous donnons des cours en prévention contre le SIDA, c’est-à-dire qu’on parle de l’origine de SIDA, comment une personne peut en être infectée, comment le virus peut se propager, comment le virus en soit évolué au sein de notre système immunitaire. On parle aussi des déterminants. On ne peut pas isoler le SIDA. L’organisation mondiale de la santé a adopté les stratégies globales pour s’occuper des gens infectés, ils ont écarté les causes de la maladie. Nous leur disons que le SIDA est là, mais nous parlons aussi des causes. Il y a beaucoup qui ne font pas le lien.

A.T.A.: Une des causes du développement du SIDA est la pauvreté, et notre communauté compte parmi les plus pauvres du pays. Penses-tu que nous soyons pour cela exposés au cycle de développement du SIDA?

C.L. Dang: Tout à fait! Et je le confirme. On a nos cultures africaines très anciennes. On pratique la circoncision avec les hommes depuis des millénaires...

A.T.A.: Je parle des africains du Canada.

C.L. Dang: Tout à fait! On pratique la polygamie formelle et informelle. Formelle en Afrique, informelle ici. Donc il n’y a pas que la pauvreté mais il y a la culture, chez nous un homme a toujours un plusieurs femmes. Il a été éduqué comme ça, alors quand il arrive ici où la polygamie n’est pas légale, la personne va aller à l’extérieur de ménage avoir des maîtresses ou s’amuser un peu partout. Les femmes sont plus exposées. Il y a de la discrimination aussi, il ne faut pas se le cacher. Les femmes n’accèdent pas à un bon standard de vie; donc elles doivent dépendre de leur conjoint qui a plus de moyens, et forcément quand on dépend d’une personne on se plie à cette personne. On a moins de contrôle, par conséquence il peut y avoir de la violence sexuelle, la violence physique si cette personne est violente ou de la polygamie informelle. Pour les cours que nous donnons, il y a des femmes qui ne peuvent pas venir au cours parce qu’elles ne peuvent pas s’offrir de gardienne. Elles ne peuvent se payer le transport étant donné que les cours sont donné loin. C’est prouvé que les populations les plus pauvres qu’elles soient canadiennes ou africaines, elles sont exposées aux maladies.

A.T.A.: Est-ce que l’action de la fondation Madeleine Sanam est bien acceuillie et comprise par les différentes communautés africaines?

C.L. Dang: On le souhaite. Il y a tellement d’associations africaines. On souhaite aussi que lorsqu’une association africaine n’a pas la compétence pour appliquer les stratégies de santé, qu’elle crée des partenariats avec les associations ou des foundations qui ont la compétence de le faire.

A.T.A.: Est-ce que la Fondation Madeleine Sanam a approché certaines associations de façon individuelle?

C.L. Dang: Mais oui! Quand l’Association Multiculturelle Francophone de l’Alberta a eu son assemblée générale annuelle, nous sommes allés les voir et on leur a dit, on vous tend la main en partenariat. Si vous avez les dossiers qui touchent la santé et vous n’avez pas d’expertise de le piloter et que vous avez un mandat culturel donnez-leur aux associations qui ont un mandat et qui peuvent piloter ces dossiers jusqu’à la fin. Le succès ne sera pas au crédit de la fondation Madeleine Sanam, mais ça va être le crédit des femmes africaines.

A.T.A.: Quel est ton mot de fin?

C.L. Dang: J’aimerais que le Canada ait une stratégie nationale de lutte contre le SIDA dans les populations africaines parce qu’il n’y en a pas. Il y a des stratégies amérindiennes. J’aimerais aussi que nous les africains, nous puissions avoir le même mot, que nous ne soyons pas divisés. Nous avons de beaux projets, mais nous-mêmes nous manquons de stratégies pour faire passer nos projets. Il faut que nous développions des stratégies communes pour l’intérêt de notre communauté mais pas pour les interêts personnels.